• Critique Elle qui se laissait dévorer T.1 par

    Amatrice de nouvelles plumes graphiques, j'ai de suite repéré ce titre dans les annonces de futures sorties françaises car elle concernait une jeune autrice taïwanaise qui avait été invitée à Angoulême il y a quelques années. 

    61Chi est donc une jeune autrice de ma génération qui a fait le choix de mettre en image une nouvelle d'une amie à elle qui parle de harcèlement scolaire et de suicide à Taïwan. C'est un sujet dur, dont on parle souvent pour le Japon et parfois pour la Corée mais que je n'avais pas eu l'occasion de voir mis en scène pour cette région du monde, même si je sais que ça existe partout. J'avais cependant envie de découvrir cette sensibilité différente de la nôtre raconter ce drame.

    La nouvelle et le manhua, qui se complètent bien, mettent en scène une lycéenne effacée, Shih-Jhen qu'on rencontre au bord de l'abime à force de subir les brimades de ses camarades. Les autrices entreprennent ensuite de remonter le fil de son histoire pour comprendre ce qui l'a amenée là.

    Le temps d'une quarantaine de pages, c'est avec émotion que 61Chi nous décrit le quotidien de cette jeune fille dans un lycée avec internat perdu au milieu de la campagne, où les jeunes filles sont impitoyables les unes avec les autres. Il suffit d'être un peu différente, d'attirer l'attention de celui qu'il ne faut pas pour que les jalousies enflent et déclenchent des rumeurs ravageuses pour ces jeunes filles fragiles. C'est malheureusement ce qui arrive à l'héroïne.

    Cependant l'autrice ne se cantonne pas à un banal récit des brimades qu'elle subit, elle fait un vrai travail sur sa psychologie intérieure à travers le dialogue qui s'engage peu à peu entre elle et le tapir dévoreur de rêves qu'elle rencontre et qu'elle est la seule à voir, ce qui donne une toute autre dimension au récit. Celui-ci oscille alors entre drame, récit de vie et fantastique dans un très bel équilibre. Le duo entre les deux personnages fonctionne très bien pour faire réfléchir l'héroïne sur ce qui est vraiment important. Le message est parfois dur parce que ce n'est pas facile de voir une victime s'entendre dire qu'elle ne doit pas se complaire dans son malheur mais ouvrir les yeux et essayer de voir plus loin pour s'en sortir, et pourtant cela fait sens. J'ai donc été frappée et émue par le courage dont elle va faire preuve.

    La nouvelle dont est tirée le récit apporte un autre éclairage car les contraintes de la publication ont obligé la dessinatrice à faire des choix et à orienter le récit parfois un peu différemment. Cependant on retrouve les mêmes éléments forts. Les deux se complètent donc très bien. La psychologie de certains personnages et leurs relations sont plus détaillées dans la nouvelle mais l'ambiance et le déroulé restent les mêmes. D'habitude, je n'aime pas lire les deux formats l'un après l'autre à cause d'un sentiment de redite, ce ne fut pas le cas ici.

    J'ai d'ailleurs trouvé très intéressant que les éditions H proposent ce format : récit graphique + nouvelle avec compléments biographiques, graphiques et interview de la dessinatrice. Ça permet de vraiment mettre en valeur le travail de chacune et de proposer le projet dans sa globalité en accompagnant le lecteur jusqu'au bout, ce qui est rarement le cas dans l'édition en France. Je salue donc vivement leur initiative et la recommande à leurs confrères ;)

    Dernier point que je n'ai pas abordé et que je gardais pour la fin : les dessins de 61Chi qui m'ont enchantée. Je voulais en premier lieu lire ce titre pour eux. Leur ambiance atypique m'a charmée d'emblée. On y trouve une rare force d'évocation entre drame, mélancolie et poésie. C'est un trait âpre, fait d'énormément de nuances de gris qui peu surprendre. Il a un petit côté "rough", brouillon, qui moi me séduit car il dégage une grande force et un vrai parti pris graphique. J'ai aimé la façon dont l'illustratrice s'attarde sur certains visages pour bien souligner les émotions des personnages clés de l'histoire. Les décors ont aussi leur importance, on sent parfaitement le malaise de certains lieu et à l'inverse la bouffée d'air que représentent d'autres. L'ensemble est très évocateur. Il ne plaira peut-être pas à tous car il n'est pas conventionnel mais moi, ça me parle.

    7

    Tampopo24 - 14 février 2020

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