• Critique Allégeance sous les cerisiers T.1 par

    Pour qui s'intéresse un peu à l'histoire du Japon, les noms de Benkei et Minamoto no Yoshitsune évoquent une loyauté indéfectible suivie d'une mort aussi tragique qu'héroïque. Au vu des liens étroits entre les deux hommes d'une part, et de la passion des japonais pour les revisites historiques à toutes les sauces d'autre part, on ne s'étonnera donc pas de voir apparaître une version très libre et très romancée de leur histoire. Il y avait là matière à faire quelque chose de chouette...

    … malheureusement, Allégeance sous les cerisiers se prend les pieds dans le tapis et ce, à tous les niveaux.

    Pourtant, quand on ouvre le volume, une magnifique page couleur nous accueille et, pour une fois, reflète réellement le contenu du manga. Bref, c'est beau. Le trait de Fukiya Furo est fin et détaillé, avec des armures et des décors de toute beauté, des visages expressifs et des personnages aux physiques variés. Graphiquement, on accroche ou pas au style, mais sur le plan technique, il n'y a pas grand-chose à reprocher à l'autrice, hormis des scènes d'action très brouillonnes et confuses.

    C'est peut-être bien là le seul point positif.

    La première chose qui saute aux yeux, au bout de même pas trois pages, c'est la traduction française pour le moins... calamiteuse. Entre les suffixes honorifiques absolument partout (alors que les alternatives ne manquaient pourtant pas), les nombreuses répétitions et le ton excessivement familier et moderne, impossible d'entrer dans le récit : on se croirait plus volontiers en banlieue parisienne qu'à l'époque Heian. Ce qui passerait dans le cadre d'une histoire au ton déjanté à la Sengoku Basara fait ici franchement tache, et le nombre de fois où les protagonistes répètent qu'ils « n'en ont rien à foutre » reflète plutôt bien l'état d'esprit du traducteur vis à vis du manga...


    Ceci dit, le correcteur est, lui, carrément aux abonnés absents, avec une confusion régulière (de l'ordre d'une fois sur deux, tout de même !) entre futur et conditionnel digne d'une copie niveau primaire, une conjugaison généralement aux fraises et des coquilles en goguette. Un travail éditorial à la hauteur d'un mauvais fansub. L'éditeur nous avait pourtant habitués à mieux...

    Quelques morceaux choisis parmi d'autres

    

    Bref, sur la forme, cette édition française est une catastrophe. Et non, je n'ai absolument pas envie de la jouer diplomate quand, à côté de ça, la plupart des auteurs dits « amateurs » soignent davantage leurs livres que ça. Quand on est un éditeur professionnel et que l'on facture un tome la bagatelle de huit euros, la moindre des choses est de faire correctement son boulot. Une coquille de temps à autre, c'est pardonnable, des fautes de conjugaison quasi-systématiques, non.

    Mais mis à part ça alors, le manga en lui-même, il vaut quoi ?

    Eh bien autant mettre fin au suspense tout de suite : pas grand-chose. D'entrée de jeu, le ton est donné : le premier et le dernier chapitre, qui n'ont non seulement pas le moindre rapport avec l'histoire principale, dépeignent des relations ultra-toxiques. Le premier, avec un chouette rapport de soumission et une romantisation des violences conjugales (directement représentées), constitue une « belle » entrée en matière. Le dernier se place dans un monastère où les résidents, dont certains relativement âgés, « travaillent au corps » les jeunes qui leur sont confiés. Et si l'âge de ces derniers n'est pas explicité, laissant naïvement supposer qu'ils sont majeurs, le propos n'en reste pas moins bien gerbant...

    Petite apologie de la pédophilie, en toute décontraction

    

    Entre les deux, on a donc un résumé hyper-express de la vie de Minamoto no Yoshitsune. Si le prologue avec le tengu se veut plutôt poétique et sacrément joli à regarder, par la suite, les choses se gâtent.

    D'abord parce qu'en marge de la romance entre lui et Benkei, on a également droit à celle entre son demi-frère Yoritomo et Kagetoki Kajiwara. Et à celle entre Yoshitsune et Shizuka Gozen (sa maîtresse dans la vraie vie, ici représentée en tant que femme trans ou homme travesti, on ne sait pas trop). Le tout entrecoupé de longues ellipses résumées sous la forme de brèves mises au point sur l'avancée de la situation géopolitique. De deux choses l'une : soit vous avez de solides connaissances historiques sur la période en question qui vous permettent de suivre (et non « quelques notions » ne suffisent pas), soit ces paragraphes ne vous éclaireront en rien sur des évènements dont l'on ne parle, finalement, que trop peu. Résumer toute une vie en 220 pages s'annonçait déjà compliqué, mais le contexte houleux de l'époque ne s'y prête franchement pas...

    Résultat, on a des bribes, des moments choisis, bien souvent agrémentés de quelques cases de parties de jambes en l'air. Force est de reconnaître que celles-ci, sans montrer grand-chose, s'avèrent néanmoins d'un érotisme brûlant. Mais c'est tout. Côté histoire, le découpage est bien trop confus et imprécis pour véritablement permettre de comprendre les enjeux. Et ne parlons pas de l'intégration assez bancale du fantastique, en mode « tu as un destin fantastique, à savoir celui de crever comme une m*** », permettant de révéler la fin de l'histoire en flash-forward sans même avoir besoin de suivre la ligne temporelle jusque-là.

    Bref, c'est dommage. Les courts mangas historiques ne sont pas si nombreux que ça et « Allégeance sous les cerisiers » était seul sur son créneau, à savoir la romance inspirée de faits et personnages réels. Mais en l'état, tout y est si mal ficelé qu'il n'y a pas grand-chose à en retenir... hormis, peut-être, la très belle page de garde.

    Allez, c'est cadeau, grâce à moi vous venez d'économiser huit balles


    4

    Pois0n - 06 mai 2020

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