Critique Terre de Rêves 1

Quand on ouvre un livre de TANIGUCHI JIRÔ, on sait d’avance dans quoi on s’engage. On sait qu’il va être question de la Vie peinte avec toutes ses couleurs. Du blanc au noir avec beaucoup de gris (et là vous me dîtes : « oui mais le blanc et le noir ne sont pas des couleurs ! » vous avez raison, le blanc est l’ensemble de toutes les couleurs et le noir un vide en quelque sorte, mais c’est pour l’idée). Donc, du bleu, du rouge, du jaune, du clair, de l’obscur… on survole le cercle chromatique avec toutes ses nuances. On philosophie sur le quotidien, sur l’être humain et l’être tout court. Avec cet auteur, c’est comme plonger dans le miroir de l’âme en général, à la fin il faut en tirer une leçon ou simplement signer oui de la tête avec un peu de tristesse parce qu’on comprend exactement de quoi il est question.

On pourrait dire que TERRE DE REVES est un recueil de deux histoires indépendantes. Les deux ont une part de réalité, la première autobiographique, la deuxième inspirée par le récit d’aventures de Mr. Kawamura Keisuke, un alpiniste.

Durant plus de la moitié du livre, nous suivons le quotidien d’un couple et de leurs animaux. D’abord, l’auteur tire la corde sensible en dessinant la dernière année de vie de leur vieux chien, Tam. Tam a plus de quatorze ans et perd peu à peu toute sa mobilité. Sa capacité à aboyer, à faire seul ses besoins, à manger. L’auteur ne censure pas, l’émotion parle au fil des pages. L’auteur parvient à retranscrire la souffrance muette de l’animal, ou plutôt sa conscience de devenir indubitablement une charge pour ses maîtres. Pour autant, il s’accroche à la vie et forcément ses maîtres comme avec un enfant, lui consacrent tout leur temps libre et plus. Même quand ils en ont marre, qu’ils sont fatigués, de mauvaise humeur, qu’ils crient, ils continuent. Parce que l’humain est comme ça quand il aime, à la fois bienveillant et impatient. 24h/24h à s’occuper de quelqu’un, forcément parfois les nerfs lâchent. Avoir un animal à la maison ce n’est pas juste les bons côtés, se promener ou jouer, mais une responsabilité. De même, on ressent dans les dialogues que plus d’une fois l’idée « d’euthanasie » traverse les esprits. Est-ce que c’est humain de laisser vivre un être entièrement dépendant d’un autre ? Est-ce qu’il est heureux dans son état mourant ? Ne serait-ce pas faire acte de compassion que de l’aider à franchir la frontière.

« Les êtres vivants, ça ne s’achète pas »

Impossible de ne pas faire la corrélation avec les personnes âgées qui dépendent entièrement de leurs enfants ou de l’état. Une mort « digne », une vie « digne », le chapitre AVOIR UN CHIEN aborde ces thèmes difficiles et si contemporains, qu’importent les générations. La fin prévisible fait mal mais après tout c’est la vie, le cycle doit obligatoirement aller au bout pour revenir au début mais cela n’empêche qu’une vie entière ça créée des liens et un vide énorme quand celle-ci se termine.

La narration comme un journal de bord avec les dates et les heures qui à la fois défilent et s’éternisent, aident beaucoup à ressentir tout cela. De même que le choix judicieux de Taniguchi Jirô d’avoir dessiné Tam avec des traits réalistes. Les planches sont pleines de portraits de Tam, mieux que des photos.

Les deux chapitres suivants sont un peu la phase de deuil. Quand on perd un animal beaucoup se disent que jamais plus ils ne recommenceront, jamais plus ils n’accepteront de s’engager à nouveau auprès d’une vie puisque la mort reviendra forcément. Toutefois, si le destin s’en mêle, on replonge inévitablement.

« Et l’air de rien, ils nous font redécouvrir la pureté oubliée des choses »

Le couple qui n’a pas d’enfant a bien du mal à cicatriser leur cœur quand on leur met presque de force entre les mains une chatte abandonnée. Qui s’avère être enceinte. Ce chapitre aborde le thème de l’abandon, puis de l’adoption. Cette persane de race a été lâchement abandonnée par ses propriétaires sitôt né leur premier enfant. Remplacer un jouet par un autre, l’humain est comme ça. L’animal en ressort avec des séquelles évidemment et les premiers jours avec ses nouveaux maîtres sont teintés de méfiance. Rapidement baptisée Boro, elle ne se montrera jamais très vive ou joueuse ou intrépide. Très sage, presque renfermée, elle n’en sera pas moins une mère très dévouée. Une jolie histoire qui plaira aussi bien aux petits qu’aux grands.

QUELQUES JOUR A TROIS aborde la complexité d’introduire un nouveau membre dans la famille quand celle-ci a été monoparentale des années durant. Orphelin/orpheline, difficile d’accepter un nouveau papa ou une nouvelle maman, surtout quand on entre dans l’âge de la puberté. Être bien entouré et écouté aide à passer ce cap. Le message est passé.

Le dernier chapitre quant à lui : LA TERRE DE LA PROMESSE est complètement indépendant du reste et met l’accent sur la Montagne et ce besoin que ressentent les alpinistes les plus chevronnés de toujours vouloir s’y mesurer, aller en haut en dépit des risques pour eux et leur famille. Une autre belle leçon de vie sur un fond de légende urbaine avec la panthère des neiges imaginée comme la déesse de la montagne. Un chapitre qui n’a pas trop résonné en moi mais c’est purement personnel. J’avoue toutefois que j’aurais bien aimé me trouver au sommet pour admirer le paysage. L’Homme face à la Nature, là aussi c’est intergénérationnel. Et c’est cela aussi qui est bien avec cet auteur. Cet ouvrage a été écrit en 1991 et pourtant plus de 25 après, il reste d’actualité.

 

8
Terre de Rêves est l’exemple type du genre « tranche de vie ». Avec des « monsieur » et « madame » tout le monde et des bons sentiments. Les animaux de compagnie sont à l’honneur et pour une fois ce n’est pas leur arrivée dans le foyer qui nous intéresse mais les adieux, quand la mort décide qu’il est temps. On ne censure pas avec Taniguchi jirô mais on ne tombe pas pour autant dans le pathos. On se contente de dessiner et raconter au jour le jour le quotidien vécu et forcément ça nous parle et ça nous prend aux tripes. Un livre à lire et à relire et à faire découvrir aux enfants car c’est aussi une belle leçon de vie.
  • L'incroyable vérité des sentiments
  • La narration sous forme de carnet de route
  • L'art de ne pas enjoliver les choses, ni de les dramatiser
  • Les thèmes intergénérationnels
  • Les animaux non pas comme jouets mais comme vrais compagnons.
  • Le mélange style "old school" et "Réalisme".
  • Le dernier chapitre où il est plus difficile de s'identifier.
  • Finalement trop court, on en voudrait encore.

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par KssioP

Continuellement l'esprit ouvert, je n'exclue aucun genre si ce n'est peut-être le genre guimauve ou Arlequin. J'aime cependant ce qui est différent, ce qui surprend. Rêveuse dans l'âme et aventurière chevronnée avec une manette en main, ma table de chevet se couvre de mangas, de romans, de cd's et d'une feuille de papier. Et bien souvent aussi d'un biscuit accompagné d'un thé car lire c'est certes bien mais avec confort et gourmandise c'est juste parfait.

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