Critique Soul Eater

Soul Eater, a été, pendant pas moins de neuf ans, le gros blockbuster de Square Enix. Un shonen un peu déjanté bousculant les codes du genre au moins autant qu'il les suit à la lettre, ce qui cadre parfaitement avec le thème de fond de la série : l'affrontement perpétuel entre ordre et chaos, le tout sur un vent de folie.

Pourtant, côté scénaristique, n'espérez pas plus de profondeur que ça. Si les 25 tomes gravitent bel et bien autour de ce concept, Soul Eater reste un manga de pur divertissement, avec la légèreté de mise pour le genre. Et quelques ingrédients usés jusqu'à la moelle, comme le pouvoir de l'amitié (oui, cay bô). Heureusement, ici, la nature même des relations entre les personnages (arme et meister, devant combattre à l'unisson) en fait un aspect primordial du récit : qu'un des membres du binôme (ou trinôme, c'est selon) se mette à douter et les capacités de combat de l'équipe seront immédiatement impactées. Ce qui, forcément, ne manquera pas d'arriver face à des adversaires plus coriaces les uns que les autres.

Pourtant, comparé à d'autres shonen, Soul Eater manque clairement de souffle épique malgré la montée en intensité de rigueur. Mis à part Médusa, Crona et Mifuné, les autres antagonistes sont bien peu développés, même les plus récurrents d'entre eux. Un côté très « chair à canon » qui ne s'estompe jamais, d'autant qu'à aucun moment on ne sent les jeunes élèves de Shibusen en véritable danger puisque ceux-ci sont absolument surpuissants et ce, dès le départ. L'autre problème, c'est précisément le manque de Némésis clairement définie pendant les ¾ du truc. On aperçoit bien le true last boss au début de la série, pour qu'ensuite celui-ci reste gentiment caché jusqu'à la toute fin. Une menace plutôt arrangeante, mais du coup assez impalpable. Tout ça est très froid, sans la moindre implication émotionnelle des protagonistes. La preuve, c'est que son repaire est carrément découvert par hasard, et que personne n'en a rien à secouer à ce moment-là ! Et ne parlons même pas des ennemis posés là simplement pour ralentir les héros, sans la moindre espèce d'esquisse de background (coucou Kaguya).

Le manque d'épique se fait également ressentir dans les bastons en elles-mêmes. Atsushi Ohkubo a un trait très dynamique, mais sa maîtrise de la narration ne suit pas. En clair : c'est foutrement agréable à regarder et ça pète la classe, mais les 80% du temps, on ne pige pas très bien ce qui se passe. Les combats de Soul Eater se résument donc à des enchaînements de jolies cases, mais pour ce qui est de la lisibilité de l'action, on apprend assez vite à passer outre.

Mais alors, au milieu de tous ces points négatifs, qu'est-ce qui fait la force de Soul Eater, le truc qui m'a fait mettre une note au dessus de la moyenne, signe que c'est quand même sympa à lire ?

La première force de Soul Eater, ce sont ses personnages. Ceux-ci ne sont pas si nombreux que ça, certains manquent franchement de charisme, d'autres restent dans l'ombre du début à la fin (Naigus) mais à côté des trois duos principaux, on a quand même droit à une jolie palette de protagonistes à la personnalité bien marquée. Des élèves « normaux », des profs, et tout ce petit monde vit sa vie de son côté. Contrairement à d'autres séries, Soul Eater fait pratiquement l'impasse sur la romance, et si celle-ci est bien présente entre les lignes pour certains persos, seul Ox a véritablement droit à une mise en avant de ses sentiments amoureux. A côté de ça, la notion de famille est beaucoup plus présente, ce que soit via Tsubaki, Kid, le très envahissant père de Maka qui ne sait plus quoi faire pour communiquer avec sa fille – celle-ci ayant toutes les raisons de lui en vouloir –, ou la relation abusive piégeant Crona.
Bref, si dans Soul Eater les affrontements et les enjeux globaux sont un peu aux fraises, le côté tranche-de-vie rattrape très bien le tout et c'est un plaisir de suivre les protagonistes dans leurs pérégrinations, d'observer leur évolution. Enfin, niveau charisme, le niveau est globalement très très haut. Bilan, on s'attache sans mal à tout ce petit monde.

L'autre point fort de Soul Eater, c'est indéniablement sa patte graphique. En dehors du bordélisme des combats évoqué plus haut, j'ai déjà mentionné le talent de l'auteur pour ce qui est du dynamisme. Mais Atsushi Ohkubo ne s'est pas arrêté là.

Déjà, le titre possède une identité visuelle forte, plus présente dans l'enrobage de l'objet-livre (pages de garde de chapitre, quatrièmes de couverture...) que dans l'histoire en elle-même. C'est jeune, urbain et moderne, ça cadre bien avec la coolitude générale et c'était déjà le point fort de l'artbook.
Mais surtout, Ohkubo s'est totalement lâché en mettant le visuel au service de la narration. Tout le monde fait ça me direz-vous, mais lui, il a été *jusqu'au bout*, n'hésitant pas à déraper du côté de la démarche artistique et esthétique pure. Ainsi, ce passage se déroulant dans un livre, où certaines bulles sont volontairement placées au milieu de la reliure du manga. Ces double-pages incroyables et fourmillant de détails, avec juste un décor ou une attaque. Ces pages entièrement noires. Ces grandes gerbes d'encre représentant la folie s'incrustant dans les moindres recoins de l'âme des persos. C'est beau, c'est puissant. Atsushi Ohkubo n'a pas hésité à expérimenter des trucs, à exploiter le support autant que possible (les coupures de parole d'Excalibur), à sortir des sentiers battus des codes du manga pour dériver vers l'Art au sens classique du terme, lorsqu'il sentait que ça pouvait donner plus de poids à son histoire. Et ça fonctionne, bon sang de bois. L'impact est indéniable. Si son trait est « particulier » et que l'on peut ne pas accrocher à sa façon se dessiner les visages ou à la douce dinguerie de son univers, Soul Eater est indéniablement un « beau » manga, voire une expérience visuelle à part entière par moments.

Maintenant, mélangez tous ces ingrédients, et vous obtenez un shonen au fil rouge manquant de force, aux combats franchement bordéliques... mais très classes, peuplé de héros aussi attachants que charismatiques, le tout dans un enrobage visuel soigné. Si l'ensemble n'est définitivement pas le chef-d’œuvre qu'on nous a vendu, c'est clairement loin d'être une bouse, ça se lit et ça fait passer un bon moment. Et c'est tout ce qu'on demande à une série comme celle-ci !

6
C'est peut-être dans les vieux pots qu'on fait la meilleure soupe; le problème, c'est qu'à force, toutes les soupes se ressemblent. Heureusement, Atsushi Ohkubo a compensé en utilisant quelques ingrédients non conventionnels qui font de Soul Eater une série méritant largement le coup d'oeil malgré ses défauts. De toutes façons, personne n'est parfait.

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par Pois0n

http://twitter.com/Svetlana_Mori Auteur de romance fantasy et paranormal romance. Photographe amateur, amoureux de musique hardstyle, gameur, dolleur, ayant vendu son âme à Domino's pizza.

Site/blog perso : http://svetlanamoriwritings.peyj.com/

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