• Critique Les chefs d'oeuvre de Lovecraft - L'appel de Cthulhu T.1 par

    L'appel de Cthulhu, l'immense nouvelle qui propulsa la mythologie de Cthulhu, parut en 1928 dans la revue Weird Tales. Moins d'un siècle plus tard, les éditions ki-oon éditent ce mois de septembre 2020 cette fameuse nouvelle à travers le nouveau manga adapté du génial Gou Tanabe. Il n'en fallait pas plus pour que la flamme de Cthulhu soit toujours aussi vivace. Gou Tanabe a déjà fait ses preuves avec les adaptations lovecraftiennes avec l'hallucinant dyptique Les Montagnes Hallucinées. Depuis, il a dessiné La couleur tombée du ciel ainsi que Dans l'abîme du temps. L'appel de Cthulhu est l'une des plus fameuses nouvelles de Lovecraft, peut-être la plus emblématique.  Sans surprise, Gou Tanabe remporte le défi et signe un nouveau manga de qualité, à ranger sans hésiter dans votre bibliothèque.

    Comme un signal d'alerte, les éditions Ki-oon ont choisi une couleur rouge-sang pour illustrer la couverture de cette nouvelle adaptation tout en gardant ce grand format en simili-cuir qui constitue le charme visuel de cette collection. Le livre donne envie visuellement , il n'y a plus qu'à tourner les pages et à trembler au passage. 

    L'appel de Chtulhu est sans doute moins immersif et moins épique que Les Montagnes Hallucinées à titre de comparaison. Nous n'avons pas affaire au même cadre. Là ou la première adaptation se concentrait sur une expédition scientifique qui découvrait carrément une nouvelle civilisation, L'appel de Chtulhu est plutôt une sorte d'enquête sur plusieurs temps qui est d'abord orientée sur la noirceur et la folie du coeur humain à travers une mise en valeur des fameux cultistes vénérant la monstruosité cosmique. Cette adaptation adapte l'une des nouvelles davantage "policière" que scientifique de la mythologie. Epistolaire comme la nouvelle de base avec une alternance de points de vue par le biais de la lecture, Gou Tanabe garde intact cette structure narrative en plusieurs temps focalisée sur les différentes personnes qui se sont approchées de, voire confrontées à l'abominable vérité. Un personnage central Francis Thurston mène l'enquête sur la mort de son grand-oncle, un éminent scientifique , et par le biais de la lecture de lettres et de journaux intimes finit par s'approcher de la révélation. Une construction remarquablement épistolaire dont Ganabe a gardé les qualités dans sa version manga qui parvient à garder une bonne fluidité narrative sans rupture , même si forcément en tant que lecteur , nous avons hâte de découvrir le visage du monstre et, de ce fait, de se plonger dans le fameux chapitre consacré au naufrage sur l'île qui englobe une bonne partie du manga.

    Mais les autres chapitres ne sont pas en reste bien évidemment et avant de découvrir Chtulhu, nous aurons un aperçu des fameux cultistes entre deux visions cauchemardesques issues de l'esprit malade d'un artiste. Un point sur les cultistes, le manga s'accapare à merveille leur image s'amusant justement avec ce degré qui avait fait un brin polémique dans les adaptations de l'oeuvre de Lovecraft. Gou Tanabe se montre respectueux tout en étant toujours loyal à Lovecraft. De ce fait, il garde intact l'image des cultistes totalement fous, sauvages tout en les affinant , les rendant particulièrement effrayant. Gou Tanabe ne les fait pas tomber dans la métamorphose monstrueuse mais il les déshumanise suffisamment pour nous faire peur. L'enquête de l'inspecteur Legrasse propose ainsi des planches orgiaques assez impressionnantes mais qui ne flirtent pas avec la grossièreté outrancière. J'aime particulièrement le visage dénué d'expression d'un cultiste en page 96 qui témoigne vraiment du talent de Gou Tanabe à jouer avec les expressions et les regards humains. Encore une fois, cet artiste fait preuve d'un réel travail d'orfèvre qui ne se limite pas à dessiner les monstres mais qui se matérialise aussi chez les monstres humains, beaucoup plus présent dans cette œuvre.

    On peut parler d'une enquête presque personnelle de la part du personnage principal mais étant donné la multiplication des points de vue au fil des lettres, L'appel de Chtulhu version manga est aussi une oeuvre plurielle , qui nous fait voyager. Encore une fois, même si cette adaptation est un peu moins épique que Les Montagnes Hallucinées qui peut être vu comme un récit à la Jules Verne, cet Appel de Chtulhu n'en reste pas moins spectaculaire . Entre les visions oniriques qui nous plonge dans des cités vertigineuses, les dédales inquiétants d'une enquête urbaine, les marais impitoyables en guise de repaire pour les "Chtulhistes" et bien évidemment, le vaste océan qui dissimule les pires secrets de l'angoisse , cette nouvelle adaptation est généreuse en terme d'environnement. Gou Tanabe a un dessin parfaitement aiguisé et soigné. Un véritable photographe et peintre du spleen ... Chtulhu est lui-même un paysage en soi. 

    Parlons de notre fameux Grand Ancien. Gou Tanabe illustre parfaitement Chtulhu, Il rend un hommage loyal ( peut-être un peu trop) à Cthulhu avec un dessin parfaitement représentatif de cette véritable entité. Tentaculaire, titanesque, le dragon-pieuvre fascine et impressionne. Ses apparitions dans les visions ne sont rien comparées à son terrible réveil sur l'île. Sans vous gâcher quoi que ce soit, Gou Tanabe a parfaitement su rendre l'apparition de Chtuhlhu de manière mémorable, tout en suspense et angoisse. Pour ce passage, il joue encore une fois sur la noirceur et l'encrage qui aspire la lumière, vaste abyme duquel surgit le plus monstrueux des monstrueux. C'est génial ! Mais, tout de même, je refroidis un peu ma lecture à chaud avec quelques petites points. Déjà, la figure de Chtulhu est très connue , on connaît l'image de Chtulhu par cœur suivant les différents supports visuels qui ont été fait de lui. Gou Tanabe reste dans une représentation connue de Chtulhu. C'est loin d'être un mal. Ce Chtulhu est génial mais Gou Tanabe reste dans l'imagerie iconique et assez familière. Chtulhu est impressionnant mais il n'est pas surprenant dans sa représentation. Toutefois, le mangaka parvient à lui insuffler de la force juste à travers le jeu d'un regard monstrueux et chaotique qu'il sublime à merveille. Le second point qui m'a légèrement gêné, c'est que le dessinateur choisit de faire apparaître Chtulhu assez tôt. Même dès le début, rien qu'au niveau de la couverture de la part de Ki-oon. C'est un petit peu dommage car nous perdons le sel de la progression vers l'horreur et l'apparition marquante du Grand Ancien. Même si son apparition "finale" est marquante, elle l'aurait été davantage si justement Gou Tanabe avait joué sur la non-représentation, l'ambiguïté et le mystère. Après tout, l'horreur la plus flippante reste celle que nous ne voyons pas dans un premier temps.

    Ces quelques points ne sont que quelques peccadilles dans cet Appel de Cthulhu qui vous entrainera dans de véritables abîmes et ce pour votre plus grand plaisir.


    10

    MassLunar - 13 octobre 2020

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