• Critique La Courtisane d'Edo par

    Si vous recherchez une romance historique légère doublée d'une toute petite pointe de suspense, le tout servi par une narration au rythme presque irréprochable, ne passez pas à côté de La courtisane d'Edo. Et si jamais la base de l'histoire (une jeune fille qui décide sciemment de devenir prostituée pour retrouver l'assassin de sa famille) vous rebute, sachez que vous n'avez pas grand-chose à craindre, le thème n'étant finalement pas beaucoup évoqué.


    « Comment ? » me direz-vous, « t'es en train de nous dire qu'une série qui se passe à Yoshiwara, dans le milieu des prostituées de luxe de l'époque, parvient à éluder d'un bout à l'autre la question ? »

    Yep. C'est même la chose la plus perturbante dans cette série : l'ambiance s'avère étonnamment et, disons-le tout net beaucoup trop, légère. On nous parle vaguement de la « difficulté » des conditions de vie de ces femmes, mais sans jamais entrer dans les détails. Pas évident alors de se rendre compte de ce que ça implique quand le sexe, les maladies vénériennes ou les clients désagréables sont totalement occultés. Quant aux rivalités entre les filles, elles restent ici vraiment très bon enfant et sans réelles conséquences. Bilan, il ne reste presque que le « positif » si tant est qu'on puisse l'appeler comme ça : les cadeaux somptueux (équivalant tout de même à plusieurs dizaines de milliers d'euros !), les relations haut-placées parfois fort pratiques... pour un peu, la prostitution, ce serait presque cool!

    D'autant que tout le monde adore Akane. Peut-être parce qu'elle n'est pas du milieu, justement, et ne s'y intègre jamais vraiment, laissant le lecteur, avec elle, aux portes de cet univers, sans les franchir. Reste que tout est trop facile : amis et alliés de confiance prêts à se plier en quatre pour elle sont légion, et là où la logique aurait voulu qu'elle commence tout en bas de l'échelle, elle accède directement à une place privilégiée.

    Pas de vitrine pour Akane, simple apprentie !  


    Mais bon. Il ne faut pas oublier qu'on est dans une série (très) jeunesse ; quand bien même le décor aurait tendance à vouloir le faire oublier.

    Et encore, Yoshiwara est finalement moins un décor qu'un prétexte au service de l'histoire. Qu'Akane décide de devenir prostituée pour découvrir qui est responsable de l'assassinat et de la disgrâce de sa famille peut sembler au premier abord totalement absurde (ce que l'un des personnages ne manquera d'ailleurs pas de lui faire remarquer plus tard). Mais il faut considérer qu'à l'époque, le quartier des plaisirs n'était pas seulement un lieu de débauche, mais aussi et surtout THE place-to-be, carrefour social où pouvaient se croiser différentes castes habituellement soigneusement séparées, et d'où les courtisanes lançaient les modes qui se diffuseraient ensuite dans le monde extérieur. L'idée apparaît donc finalement plutôt logique : quoi de mieux qu'un endroit comme celui-ci, où les courtiers en riz peuvent ridiculiser les nobles croulant sous les dettes, pour fouiller dans toutes couches de la société et retrouver les personnes impliquées, du commanditaire à l'exécutant?

    L'action du manga ne quitte donc jamais le microcosme de ce vase clos où riches marchands, guerriers et fonctionnaires se retrouvent au théâtre, dans les mêmes maisons de thé... et les lits des mêmes filles, même si ce n'est pas explicitement dit.

    Tout se passe ici


    Et l'enquête d'Akane ? Eh bien, il faut admettre que la jeune fille ne fait pas grand-chose elle-même et que les informations qui permettent, petit à petit, de découvrir les histoires de gros sous et de politique qui se trament en arrière-plan lui sont livrées au fur et à mesure par les autres. Chaque renseignement, recoupé avec les précédents, permet ainsi d'approfondir la piste. Kanoko Sakurakouji a parfaitement dosé le rythme de son récit, qui reste fluide presque du début à la fin. Il faut dire qu'en dehors d'une histoire de disparitions bien peu convaincante, la trame ne s'éloigne jamais des deux enjeux principaux : la quête d'Akane d'une part, et la romance de l'autre. En contrepartie, nombre de personnages secondaires sont de simples figurants dénués d'approfondissement. On ne peut pas tout avoir...


    Si vous détestez les romances qui traînent jusqu'à la fin, soyez rassurés, ici, Akane et Sôsuke ne tournent pas éternellement autour du pot, même si de très nombreux éléments viennent entraver leurs amours. Du « je t'aime-moi-non-plus », mais pas seulement, leurs situations respectives et certains évènements compliquant naturellement la situation et donnant même parfois à leur histoire un arrière-goût d'interdit ou d'impossible.

    Ce sont ces deux aspects – romance et enquête – qui, entremêlés, qui donnent toute sa saveur à la série et la rendent même très accrocheuse en dépit des défauts évoqués plus haut. D'autant que côté enquête, il est rapidement assez évident qu'Akane risque très gros en poursuivant à tout prix sa quête de vérité, à plus forte raison que l'on ignore à qui elle peut réellement se fier. Le suspense provient donc moins des révélations (quand bien même celles-ci nous sont livrées de façon régulière, sans laisser l'ennui s'installer) que des incertitudes que celles-ci font planer autour d'Akane et ses alliés ! Et côté amour ? Eh bien, jusqu'à la toute fin, on ignore si l'on aura droit à une conclusion heureuse, tant rien ne semble joué, à aucun moment du récit. C'est même plutôt l'inverse !

    En revanche, on déplorera un dernier tome rushé à l'extrême, avec une conclusion certes satisfaisante mais un poil confuse et brouillonne, qui ne fait pas honneur à la narration jusque-là exemplaire des onze précédents.


    Concernant l'exactitude historique, l'autrice avoue elle-même avoir commis de nombreux anachronismes, au point qu'il soit impossible de situer précisément l'intrigue dans le temps, certains éléments se contredisant. Bon, à moins d'être particulièrement calé en histoire, puriste ET tatillon, pas de quoi fouetter un chat et encore moins d'apprécier le récit : on a certes affaire à un grand fourre-tout, mais essentiellement sur des points de détails : motifs de vêtements, éléments de décor...

    Les motifs des kimonos par exemple, sont empruntés à l'ère Meiji, vers 1910. Un détail incompatible avec un certain évènement historique plus précoce survenant dans le cours du récit.


    Et visuellement ? C'est propre, sans pour autant être extraordinaire. Le trait de Kanoko Sakurakouji est certes fin, bourré de détails (dessinés par les assistantes, d'ailleurs) et expressif, maiiiiis... mais on a méchamment l'impression d'avoir vu ça un demi-million de fois ailleurs. Et si moi, qui lis pourtant très peu de shojo, j'ai ressenti ça, pour quelqu'un qui en lit davantage, ce serait sûrement encore pire... Bref, c'est « joli », mais sans personnalité. On ne lira clairement pas « La courtisane d'Edo » pour ses graphismes.


    Pika a fait du boulot très correct niveau édition. A l'exception d'une seul volume blindé de coquilles (je ne sais plus lequel, ma lecture remonte déjà à la semaine dernière...) les onze autres en sont totalement ou quasiment exempts. L'impression est irréprochable, le papier bien blanc et ni trop souple ni trop rigide, la reliure semble correcte... Clairement, on est très loin du bas de gamme d'il y a une dizaine d'années, de gros efforts ont été faits et ça se sent !

    Les maisons de thé vers 1910


    Alors, vous dites-vous, dois-je acheter La courtisane d'Edo ?
    La réponse est probablement oui, même si le sujet de la prostitution est traité de façon beaucoup plus légère que dans le plus sombre et pessimiste Sakuran. Le but de l'histoire n'est de toutes façons pas le même... mais le public visé non plus.


    7

    Pois0n - 19 novembre 2020

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