Viens Dans Mon Comic Strip : BD mystère
Accompagnos Jean-Marc Lainé dans cette enquête mystérieuse.
LES HOMMES VOLANTS
BD mystère
Parfois, le mystère surgit. Des images, un titre, mais aucune référence, aucune information, rien, que dalle, nib. Pour un collectionneur, l’ensemble se teinte d’une couleur étrange et d’un goût inhabituel, mais ça fait un peu le sel de la recherche. C’est le cas pour les Hommes Volants !
Récemment, on m’a offert un fascicule intitulé « Les Hommes Volants ». L’ensemble se présente sous la forme d’une revue de bande dessinée, souple, alternant deux pages en couleurs et deux pages en bichromie, dans un assez joli style évoquant un peu celui des dessinateurs de comic strips dans la lignée d’un Milton Caniff. Écartant l’idée que Frank Robbins puisse être le dessinateur (ce n’est pas assez maniéré), le pote qui m’offre le bouquin et moi-même pensons qu’il s’agit peut-être de Lee Elias, formidable et méconnu émule de Caniff, déjà évoqué cependant dans nos colonnes, haut lieu du bon goût et de la culture. Mais bon, à part cette piste, vague et que n’étaie aucun indice, on en reste là.
Le récit proposé raconte les exploits d’instructeurs parachutistes se livrant à des missions de sauvetage. La mention « série télévision » dans le coin haut gauche de la couverture laisse entendre qu’il s’agit là de l’adaptation d’un feuilleton télé sous forme de bande dessinée. Mais le fascicule ne contient aucune mention plus précise, aucun nom d’auteur, aucun prix. Au mieux peut-on savoir, au sujet de cette parution dont le dépôt légal renvoie au troisième trimestre 1963, qu’il s’agit d’une transcription d’une série télé, dont le titre n’est pas nommé et dont les acteurs sont listés de la plus sobre manière.
Si le mystère s’éclaircit très vaguement, il demeure bien épais.
Première étape, identifier la série télé elle-même. Il s’agit de Ripcord, une production diffusée entre juin 1961 et septembre 1963 sur la télévision américaine. L’ensemble connaîtra soixante-seize épisodes de vingt-six minutes chacun, en noir et blanc, ainsi qu’une adaptation sur notre RTF à partir du 2 octobre 1962, si l’on en croit l’encyclopédie en ligne Wikipedia. Bien. Personnellement, ça ne m’éclaire pas des masses, n’ayant jamais entendu parler de cette fiction et ne connaissant aucun des acteurs principaux : quelqu’un connaît Larry Pennel et Ken Curtis ?
Disposant désormais du nom de la série télévisée, je lance une recherche en associant le mot « Ripcord » (qui désigne, si je comprends bien, la corde sur laquelle le parachutiste doit tirer s’il veut déployer la toile qui freinera sa course et l’amènera sans casse jusqu’au sol) à « Dell Comics », maison éditoriale bien connue au début des années 1960 pour ses nombreuses adaptations en bandes dessinées de productions télévisées. Là, je commence à obtenir quelques réponses, et j’identifie enfin le contenu de ma BD mystère.
La seule trace (ou disons plus précisément la trace qui revient tout le temps) d’une quelconque bande dessinée consacrée à Ripcord renvoie à Four Color #1294, publié par Dell Comics / Western Publishing, et daté de mars-mai 1962. Four Color, si mes souvenirs de la lecture d’un article de Scarce consacré à Jesse Marsh sont encore vivaces, est un titre que Dell utilise en guise de vitrine. Nul doute que cette adaptation éphémère trouve sa place dans cette anthologie servant de banc d’essai.
Le site Comic Book + m’apprend que le numéro américain contient deux histoires longues, respectivement intitulées « The Bottomless Jump » et « The Dangerous Dive », correspondant à « Plongeon sans fin » et à « La dangereuse descente », les deux chapitres de mon fascicule. L’illustration de couverture française reprend d’ailleurs, avec un titre adapté pour la circonstance, l’image ornant l’épisode américain. Donc voilà, on tient le coupable.
Toujours chez Comic Book +, j’apprends que les deux histoires sont écrites par Paul S. Newman, scénariste prolifique ayant travaillé pour de nombreuses maisons d’édition, y compris Atlas, et notamment connu pour avoir longtemps rédigé les aventures de Turok et pour avoir co-créé le personnage de Doctor Solar. Le scénario est convenu, certes, mais la narration est rapide, recourant à des textes off situés sous les cases et donnant à lire les voix des personnages, et les transitions entre scènes se font de la manière la plus simple possible, ne s’embarrassant pas de récitatifs de temps et reposant sur l’intelligence du lecteur. Très moderne, tout cela.
Quant au dessinateur, il ne s’agit pas de Lee Elias, comme je l’espérais, ce qui aurait démontré le caractère pointu de mon regard d’aigle, mais d’un certain Ray Bailey. Contrairement au scénariste, le dessinateur m’est inconnu. Lambiek m’informe qu’il est né en 1913, qu’il est décédé en 1975, et qu’il a travaillé sur un comic strip consacré à Space Cadet Tom Corbett, sur des adaptations en comic books de Steve Canyon ou Mandrake, ainsi que sur les séries Boris Karloff Tales of Mystery et The Twilight Zone. Il aurait même travaillé sur la série Undersea Agents liée à l’univers des T.H.U.N.D.E.R. Agents chez Tower Comics. Diable. Son style, en tout cas, est élégant comme tout, dynamique, contrasté, et ne fait pas honte aux auteurs dont il s’inspire. Il livre notamment des scènes de plongée sous-marine riches en effet de matière, ses coups d’encre rendant à merveille les remontées de bulles ou les courants marins aux ombres dansantes.
Dernière petite information, la bédéthèque de BDGest renvoie la couverture à Tony Sgroi, un illustrateur ayant notamment travaillé pour Dell. Je n’ai pour l’instant rien trouvé pouvant corroborer l’idée qu’il ait peint cette illustration. Et j’ai une tendance à me méfier, sachant que cette bédéthèque crédite le scénario à Don Christensen, ce dont on peut douter, d’une part parce que Newman semble officiellement identifié, d’autre part parce que Christensen était animateur puis illustrateur de profession. Alors est-il l’auteur de l’image de couverture, en lieu et place de Sgroi ? Ah, chouette, tout n’a pas été résolu, il reste du mystère. À preuve : la bédéthèque de BDGest m’apprend également l’existence d’une « Télé Série Bleue », une collection dans laquelle Les Hommes Volants, mais également Destination Danger (entre autres) auront trouvé un écrin. J’ai la vague sensation que cette série ne contient pas de matériel américain. Anglais, peut-être ? Encore plein de trucs à découvrir.
Le mystère principal nous occupant aujourd’hui est lié au fait qu’il n’y a pas de prix sur le fascicule. De quoi soupçonner qu’il s’agit d’un supplément à quelque chose. L’une des premières pages fournit une liste d’ouvrages, rangés selon différentes collections : la « série Mickey », présentant des récits en provenance de Walt Disney, la « série éléphant blanc » et la « série télévision ». À nouveau, je me tourne vers la bédéthèque de BDGest. D’après le site, la collection s’intitule « Votre série Mickey - albums filmés ODEJ » et comprend quatre-vingt-deux fascicules étalés entre 1960 et 1967. Hélas, en furetant ici et là (chez Pimpf, chez BDovore…), je ne trouve que les sempiternelles mêmes informations, copiées-collées entre tout le monde, et n’arrive pas à démêler la manière dont l’ouvrage (et les autres tomes de la collection) était distribué et vendu.
Bah, ça fait partie du mystère. Et donc du sel de la recherche !
Par Jim Lainé